Archives par étiquette : Photo

Tokyo vu par - Neon magazine

Tokyo vu par… Christophe Bourguedieu, photographe

Deux samedis par mois, « Tokyo vu par… » c’est le regard d’une personnalité de l’art, du design ou de la culture sur la ville : ses quartiers, ses magasins, ses souvenirs aussi. Un regard sincère et personnel sur Tokyo et autant d’idées de promenades et de découvertes.

Christophe Bourguedieu est photographe. Un pur, un dur même. Pas le genre à faire des pieds et des mains pour décrocher trois pages dans le dernier magazine à la mode. Curieux de l’ailleurs et de ceux qui l’habitent, il parcourt le monde : Etats-Unis, Finlande, Maroc. L’Australie aussi, dont il rapportera sa série Les passagers. Et le Japon bien sûr, où il a passé pas tout à fait six mois à la Villa Kujoyama, résidence d’artistes perchée sur les hauteurs, à Kyoto. De son séjour là-bas, de son passage à Tokyo aussi, il nous a envoyé une photo et un texte, sincère et trouble, impressionnant de lucidité.Tokyo par Christophe Bourguedieu

Christophe Bourguedieu : « Je suis arrivé à Tokyo, Narita en fait, le 4 janvier 2004. Après une courte escale, j’ai pris un vol pour Osaka, d’où j’ai rejoint Kyoto par la route.
Pendant les mois suivants, j’ai essayé de comprendre ce que je voyais ou pensais voir, sans vraiment y parvenir.
Tout paraissait pourtant clair. Je reconnaissais ce que j’avais déjà vu du Japon par les photos ou le cinéma, jusqu’au désordre des rues, à cet entassement de petites maisons, de distributeurs de boissons en plastique coloré et ces fils électriques qui courent partout. Mais l’impossibilité de conclure avec un minimum de certitude rendait dérisoire tout effort d’interprétation.
J’ai vite compris que c’est à cela que je devais me résoudre et que c’est sur ce sentiment que j’aurais à travailler. Sept ans plus tard, je ne sais toujours pas quoi penser des images produites durant cette période.
 
Je ne tiens pas à donner l’impression que je me sentais mal là où j’étais : cette indécision, qui m’est familière, apparaissait simplement plus pure dans cette situation, comme si j’en avais rencontré une expression rationalisée qui me permettait de la surmonter sans véritable angoisse.
J’ai appris à m’y retrouver. À mon retour à l’appartement, le soir, je m’arrêtais toujours au même kombini pour y prendre ma bouteille d’un saké légèrement trouble et un gâteau coloré à 100 yens (le vert un jour, le rose le lendemain). Quand j’étais trop fatigué pour lire, je passais une partie de la nuit devant les combats de sumo à la télévision.
 
Vers le milieu de mon séjour, j’ai pris des rendez-vous à Tokyo avec les conservateurs de plusieurs musées. Un matin, j’ai rencontré une femme charmante à qui j’ai montré mes dossiers. Elle les a feuilletés avec attention tout en me parlant des coupes budgétaires qui plombaient son moral et de la vulgarité des expositions organisées par l’institution qu’elle représentait.
Le musée était situé loin de toute station de métro. J’ai marché dans ce paysage qui, dans un drôle de raccourci, m’évoquait un quartier de Calcutta. Vers midi, je suis tombé sur cette rue et j’en ai fait une photo. C’est à un film que j’ai pensé à ce moment-là : Kairo, de Kiyoshi Kurosawa, dans lequel les gens d’une grande ville disparaissaient et se transformaient en fantômes. Il y avait aussi une femme qui se tenait droite sur le toit d’un immeuble et finissait par tomber dans le vide sans que l’on sache si son acte était volontaire ou s’il résultait de la même aliénation qui poussait ses concitoyens à se dissoudre dans le chaos. »

Photo Christophe Bourguedieu

Takashi Homma - New Documentary"

Takashi Homma, « New Documentary »

Takashi Homma - PortraitTakashi Homma est un chroniqueur.
Avec ses photos, il nous montre un Tokyo loin des paillettes, un album de famille, une chaîne de restauration rapide, la vie de tous les jours d’une petite fille ou encore des traces de sang sur la neige. Son bonnet en coton vissé sur la tête, il se balance sur sa chaise tout en répondant aux questions pour parler du choix du titre de sa rétrospective. Il parle de son travail sans vraiment en parler parce que ça ne l’intéresse pas d’en faire une analyse. Il parle avec son cœur, signe son œuvre de son sang justement. Lui, il veut juste que les gens voient ce qu’ils ont envie de voir devant ses photos. Comme si ce n’était pas déterminé. Une chose est sûre pourtant, New Documentary montre bien à quel point il ne veut pas qu’on le rattache au photo-journalisme. Ce nouveau documentaire se différencie de l’uniformité des images qu’on nous balance tous les jours, surtout en cette période de catastrophe nationale après le séisme du 11 mars, parce qu’il souhaite montrer des points de vue différents. D’ailleurs, l’organisation de l’exposition a été revue jusqu’à la dernière minute. On entre par la sortie habituelle, l’emplacement des photos a été finalement décidé vers 5 heures, le matin du vernissage.
On navigue donc dans le grand cœur de cet homme modeste avec cette rétrospective qui n’en est pas tout à fait une. Interview.

 

Neon Magazine : Pourriez-vous vous présenter s’il vous plaît ?
Takashi Homma : Je suis un photographe qui s’intéresse à l’art contemporain et à la photographie. En fait, au Japon, la plupart des gens pensent que la photographie est juste de la photographie, que ce n’est pas un art contemporain. Mais je dirais que la photographie est en rapport avec l’art contemporain. C’est pour cette raison que je fais des expositions dans des musées d’art contemporain.

NM : Vous voulez dire que vous ne voudriez pas exposer au musée de la photographie à Ebisu par exemple ?
TH : Oui, en fait, il y a plusieurs années, ils m’ont contacté mais j’ai refusé pour cette raison précise. Le musée de la photographie d’Ebisu n’est pas un musée d’art contemporain. Dans quelques temps, je n’exclus pas la possibilité d’exposer là-bas mais d’abord, pour une grande exposition comme celle-ci, je tiens à le faire dans un musée d’art contemporain. Comme à Kanazawa au musée du XXIe siècle où cette rétrospective a commencé.

NM : Comment définissez-vous votre travail ?
TH : Avec cette exposition, j’avais la possibilité de montrer tout mon travail mais je n’ai pas souhaité cela. J’ai voulu montrer mes travaux récents, mes travaux en cours. En fait, l’idée de faire une rétrospective qui montre tout ne m’intéresse pas en soi. Donc j’ai décidé de changer le concept de cette exposition avec mes travaux en cours. C’est ce qu’on peut voir réparti ici dans les différentes pièces.

NM : Selon vous, quelle est la constante dans votre travail ?
TH : Les gens me disent souvent que ce que je fais est très disparate, que mes travaux sont très disparates. Mais pour moi, il n’y a pas de différence. Je choisis toujours le concept et le sujet n’est pas si important. Je recherche une façon de prendre des photos, une façon de faire en tant que photographe. Ici, j’ai mis New Documentary (NDLR : titre de l’exposition) parce que les gens pensent au documentaire comme une partie intégrante du journalisme, comme dans les reportages photo des magazines par exemple. Pour moi, ce n’est vraiment qu’un aspect… je réfléchis à d’autres façons, des chemins alternatifs parce que je pense qu’il y a beaucoup de manières d’approcher un thème ou un fait de société. Je veux ainsi proposer plusieurs chemins pour voir un documentaire. Par exemple, avec Tokyo and my daughter, j’ai fait un album photo. L’album photo de famille est un type de documentaire très important. Surtout avec le séisme du 11 mars, beaucoup de gens ont perdu leur famille et l’album de famille est un devenu un objet précieux pour eux quand ils le regardent. C’est un souvenir, une chose très importante et la photographie leur rappelle ce qui est perdu par exemple.

NM : Votre travail est-il objectif alors ?
TH : Les gens font ce qu’ils veulent de mes photos. Je propose une façon de voir ce qui m’entoure mais l’audience est libre de le voir comme elle le veut. Pour moi, un bon travail ou une bonne photo se trouve dans la combinaison de toutes les façons avec lesquelles on peut la regarder. Par exemple dans Trails (NDLR : son dernier travail), les gens voient ce qui apparait devant leurs yeux comme bon leur semble. « Oh, c’est du sang de cerf » pour l’un ou « Tiens des taches de peinture ! » pour l’autre et ça c’est ok. Justement, tout à l’heure, une femme qui m’interviewait me demandait : « Mais comment vous avez fait pour mettre du sang à cet endroit ? » (rires) Mais je trouve ça super, ça me fait plaisir. Une personne va voir du sang, une autre de la peinture ou autre chose et c’est ce que je veux !
À l’opposé, le documentaire photographique typique ne propose qu’une lecture : « Oh, regardez cet enfant qui meurt de faim ! » ou quelque chose comme cela. C’est très triste parce qu’il y a plein de possibilités dans chaque photo et que c’est ainsi qu’il faut les montrer.