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Toshi Fujiwara

Toshi Fujiwara, réalisateur

Documentariste au regard sans concession, Toshi Fujiwara s’est rendu fin avril 2011 dans les régions sinistrées autour de Fukushima. De ses 10 jours de tournage et d’entretiens découle No Man’s Zone, un témoignage poignant sur le quotidien des sinistrés restés sur leurs terres, mais également une réflexion sur la fin d’un monde, la fascination qu’elle crée et les images que l’on peut en transmettre.
Rencontre avec un cinéaste engagé.

Cedric RiveauNeon magazine : Pouvez-vous vous présenter ?
Toshi Fujiwara : Je m’appelle Toshi Fujiwara. Je suis cinéaste et je viens de faire un film, un documentaire sur la crise nucléaire à Fukushima. Ce n’est pas exactement un film sur la crise nucléaire, c’est plutôt sur les paysages autour de Fukushima et les gens qui y habitent ou qui y habitaient.

NM : Quelles étaient vos intentions au départ ?
TF : Quand je finis un film, j’oublie toujours ce qui se passe au début. (rires) Parce qu’il y a plein de choses qui se passent, le projet se transforme toujours.

NM : C’était aussi une de nos questions. Qu’est-ce qui a changé par rapport à l’idée de départ ?
TF : Tu te souviens de ce que j’ai écrit ? (NDLR : Toshi se tourne vers Valérie-Anne Christen, la productrice du film qui était avec nous au début de l’interview.)
Valérie-Anne Christen : Il avait écrit un long texte qui m’a interpellée. Je ne me rappelle pas en détail ce texte écrit en anglais mais ce qui m’a donné envie de lui donner un coup de main, c’est qu’il s’intéressait à ce qui se passait dans cette zone, aux gens qui y habitaient, aux gens qui y travaillaient, aux conséquences de la catastrophe sur la zone. Je trouvais que c’était très important d’en parler. A ce moment-là, tout le monde s’intéressait à son nombril… à Tokyo, est-ce qu’on allait être irradiés ?… et non aux gens qui en souffraient le plus.
TF : Finalement, l’idée de départ n’a pas tellement changé. Je voulais parler des gens et des lieux et non de l’effet à Tokyo. Des habitants touchés et impliqués dans l’accident. Et je ne voulais surtout pas parler de l’accident de la centrale en lui-même. On ne pouvait et on ne peut que faire des suppositions même maintenant donc ça ne valait pas la peine. C’est aux scientifiques de faire ce genre de documentaires. Approcher des scientifiques sur le sujet serait un autre film. Un film sur les scientifiques en fait. Les médias japonais avaient presque tendance à ignorer les habitants de la région.

NM : Est-ce pour cette raison que vous pensez que votre film est différent de tout ce qui a déjà été montré ?
TF : La réaction des gens qui ont vu le film est claire : ils ont trouvé le film différent de ce qui existe déjà.
NM : Pourquoi avoir voulu montrer les choses différemment alors ?
TF : J’ai voulu exprimer mon point de vue sans me compromettre avec des normes ou des représentations politiques sur le sujet.
NM : C’est justement ce qui nous a frappé. Ce n’est pas un film politiquement engagé et pourtant très engagé dans ce qu’il montre.
TF : D’ailleurs, avant de me lancer dans le projet, au moment où je rédigeais ce fameux texte, je pensais à une co-production internationale car si je restais dans le contexte japonais ou dans un contexte commercial pour produire le film, il aurait fallu faire un film politiquement engagé afin de cibler un public comme par exemple des groupes anti nucléaires japonais.

NM : Mais comment avez-vous présenté votre projet ? Comment l’aventure a commencé ?
TF : Grâce à internet.
NM : Ah bon ?
TF : Oui oui, Facebook !
VAC : On se connaissait de loin, on était amis sur Facebook où j’ai découvert son texte. J’ai aussi vu Jean-Michel Frodon (NDLR : Jean-Michel Frodon est historien du cinéma et travaille sur Slate.fr) à qui j’ai parlé du projet et on s’est lancés dans l’aventure.

NM : C’est la raison pour laquelle le film est une production française ?
VAC : Etant une jeune productrice française, même si je vis au Japon, il était plus simple pour moi d’aller chercher dans mes réseaux en France. (NDLR : Valérie-Anne Christen est responsable d’UniFrance Japon.) De plus, les aides publiques à la production sont intéressantes à prendre même si pour le moment on n’a pas un centime. Nous n’avons ni subvention française ni subvention japonaise pour le moment. Nous sommes donc à la recherche de subventions et nous présentons le film dans les festivals. (NDLR : Après la présentation au Filmex à Tokyo en 2011, No Man’s Zone a été présenté au 62e festival international du film de Berlin)
NM : Le texte du projet avait été rédigé en anglais pour essayer de toucher le plus de monde possible ?
TF : Oui et parce que je cherchais une co-production internationale.
NM : Car la voix off du film est en anglais. Pour quelle raison ?
TF : Pour ne pas tomber dans le contexte socio-politique japonais en le faisant en japonais, pour ne pas tomber dans la facilité en utilisant ma propre langue pour critiquer Tepco et le gouvernement par exemple. Car avec un film en japonais pour chercher des producteurs japonais, il m’aurait fallu être critique, tomber dans une contrainte politique qui ne m’intéresse pas. Le texte de la voix off a été écrit au moment du montage.
NM : Pourquoi le choix d’une voix off alors ?
TF : Je dirai qu’elle donne une dimension narrative au film, un niveau supplémentaire. C’est quand on a tourné la scène à la fin du film, la scène avec les treize Bouddhas gravés sur la pierre. Il m’a semblé que c’était mieux de l’expliquer car tout le monde ne connaît pas sa symbolique. Cela montre le rapport entre le visible et l’invisible ainsi que les croyances animistes japonaises… Tout est concentré là-dedans et je savais qu’on pourrait développer des pensées un peu philosophiques et abstraites au lieu d’avoir une voix off qui ne fait que décrire ce qu’on voit. Une chose qu’il faut éviter au cinéma à mon sens. Le processus a été dur et j’ai écrit le texte une semaine avant le montage final.
Le choix de la personne fut important aussi. Nous avons pris une actrice arménienne qui est aussi libanaise et canadienne dont les langues maternelles sont l’arabe, le français et l’arménien et elle parle anglais donc le mélange est idéal plutôt que d’avoir une actrice française qui aurait donné une nationalité très précise. (NDLR : Arsinée Khanjian est actrice et productrice et femme d’Atom Egoyan qui est au générique de No Man’s Zone.) Cela nous a permis de sortir de tout contexte… surtout du contexte colonialiste dont l’image perdure encore aujourd’hui. Là, on a une voix complètement universelle d’une exilée. De plus, elle a une voix très douce et donc, si j’avais voulu être critique, cela aurait pu passer. Avec Arsinée, j’avais une voix indépendante. Si j’avais fait la voix off moi-même, ça devenait un film avec mon expérience personnelle. Cela aurait été vu comme quelque chose de fermé, comme le film d’un mec qui raconte son voyage. Avec une actrice comme Arsinée, ça devient ouvert et comme c’est en anglais, ça parle à tout le monde.
NM : Et bien pour quelqu’un qui dit qu’il ne fait pas un film engagé…
TF : Bien sûr. Surtout vis-à-vis de moi-même. (rires)

Tokyo Filmex 2011

Oyez, oyez, le seigneur des festivals de cinéma indépendant est de retour. Moins clinquant et médiatisé que le TIFF, le Tokyo Filmex 2011, pendant asiatique de Sundance plus que de Cannes, réunira perles du cinéma indépendant et asiatique pendant toute une semaine.

Parmi les dix films en compétition, on retiendra entre autre Good-bye de Mohammad Rasoulof, cinéaste engagé qui signe une chronique du quotidien en Iran, et le tout aussi engagé No Man’s Zone de Fujiwara Toshifumi, documentaire sur la catastrophe de Fukushima et ses sinistrés. À suivre également, Mr. Tree et Poongsan, respectivement signés par un ancien assistant de Jia Zhangke et de Kim Ki-Duk.

En parallèle à la compétition, les projections spéciales sont particulièrement aguicheuses cette année, avec le grand retour de Kim Ki-Duk et de Johnny To. Mais également avec le dernier film de l’enragé Tsukamoto Shinya, KOTOKO (qui affiche déjà complet), Monster’s Club, bizarrerie horrifique du toujours très rock’n roll Toyoda Toshiaki, ou encore CUT, drame iranien tourné au Japon qui reçu les honneurs du festival de Venise.

Et bien sûr, qui dit festival dit rétrospectives et hommages : l’œuvre de Nicolas Ray, les classiques de Kawashima Yuzo et ceux, plus contemporains, de Somai Shinji dont les mythiques Sailor Suit and Machine Gun et Typhoon Club sont à l’honneur.

12e Tokyo Filmex.
Du 19 au 27 novembre.
Site du festival : http://filmex.net/2011/