Archives par étiquette : Art

Otomo Katsuhiro – GENGA Exhibition

Difficile de présenter Ôtomo Katsuhiro sans abuser de superlatifs ! Figure tutélaire du manga contemporain, cité comme influence majeure par bon nombre de mangaka, et loué même par le grand Moebius, l’homme a signé dans les années 80 un mythe de la science-fiction en bande dessinée, Akira. Et c’est bien sûr autour de cette œuvre de poids, qui fut pour nombre d’occidentaux la porte d’entrée vers le manga et/ou la culture japonaise, qu’est structurée la rétrospective Otomo Katsuhiro GENGA Exhibition ouverte depuis le 9 avril dans les lumineux espaces du Chiyoda Arts Center. Akira, oui bien entendu, mais pas que…
Neon magazine était au vernissage. Impressions.

La plus grande salle rassemble les planches originales de titres moins connus du grand public mais tout aussi forts, comme Dômu – Rêves d’Enfants, Highway Star, ou Magnetic Rose, ainsi qu’une multitude d’illustrations couleurs tirés d’Akira, Robot Carnival, ou des deux art-books Kaba, des réalisations pour la publicité, pour les magazines, pour la télévision ou encore quelques (trop) rares crayonnés et celluloïds.
Comme pour la peinture classique c’est la puissance de la couleur, la maitrise du trait, sa technicité, le foisonnement de détails ou même l’épaisseur du papier, les petites erreurs corrigées parfois, et toutes les petits choses qui échappent aux reproductions imprimées qu’on à le plaisir de découvrir et à étudier ici, s’extasiant devant tant de finesse, de précision, d’inventivité et même d’humour parfois.

Si l’aura des 3000 planches originales d’Akira reste intact pour les fans, ravis de pouvoir vérifier chaque trait, chaque phylactère, ou chaque aplat de la série culte, c’est surtout du côté de la dernière salle que l’effervescence est à son comble : pour une poignée de yens reversées à l’association caritative Think the Earth (engagée entre autre dans la reconstruction du Tôhoku) vous pouvez en effet enfourcher la rutilante monture de Kaneda et enfiler son tout aussi iconique cuir rouge.

Le mur éclaté par la force psychique d’un des protagonistes de Dômu a beau être également impressionnant, difficile de rivaliser avec un deux roues mythique…

Mais plus encore que ces attractions taille réelle c’est l’immense fresque inaugurée par le maître himself et le gratin du manga et de l’animation lors du vernissage (Inoue Takehiko, Matsumoto Taiyô, Moriyama Kôji, Taniguchi Jirô, Urasawa Naoki, Terada Katsuya et beaucoup d’autres…) qui devrait attirer vos faveurs ; une fresque hommage complétée depuis par les visiteurs plus ou moins anonymes. Un bien beau final !

La rétrospective se tient jusqu’au 30 mai 2012. Foncez-y !

Informations billetterie (en japonais)
Chiyoda Arts Center
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Bruce

Coïncidence – Adrien M / Claire B

Coïncidence, c’est Claire et Adrien. C’est une plasticienne et un danseur informaticien. C’est de la danse et du visuel. C’est un mélange de virtuel et de réel. C’est une performance dansée et jonglée. C’est magique, poétique et nous à Neon, on adore. Pour leur passage rapide à Tokyo en clôture du Mois du numérique, nous les avons rencontrés juste à la fin de leur performance le 7 mars dernier. Interview.

Neon magazine - BruceNeon magazine : pouvez-vous nous dire qui vous êtes et ce que vous faites ?
Adrien M : Moi, je suis jongleur et informaticien. J’ai commencé les deux en même temps, à la fac. Et j’ai travaillé dans l’informatique pendant une paire d’années avant de quitter pour me lancer sur la scène. On se donne à 300% sur les projets.
Claire B : On est partenaires sur la conception de ces spectacles. Moi, je suis plasticienne, donc designer graphique et scénographe.

NM : quels sont vos rôles dans le spectacle ?
CB : Adrien danse et moi j’anime les points et les lettres, toute la matière projetées avec lui, ce qui donne la sensation qu’il danse avec cette matière-là.

NM : Avez vous joué quelque part au Japon avant cette soirée de clôture du mois du numérique ?
AM : Non, nous étions en tournée en Thaïlande avant et nous sommes arrivés avant-hier…
CB : C’est une première au Japon ! (rires)

NM : pouvez-vous nous parler de vos tournées ?
AM : En fait, on aime beaucoup jouer à l’étranger parce qu’on travaille dans les arts visuels qui n’ont pas les barrières du langage qui se posent en général dans les spectacles. Et on adore découvrir de nouveaux endroits, de nouveaux gens.
CB : Le public en Asie est visiblement un public très attentif et enthousiaste.

NM : Quelles sont vos impressions par rapport à la scène japonaise ?
CB : Une écoute précise et fine du public qui nous a marquée.

NM : Quels sont vos projets à venir ?
AM : Il y en a plein !
CB : On déborde de projets !
AM : Il y a une exposition qui s’appelle « XYZT, les paysages abstraits » qu’on fait tourner et qui évolue constamment. On a aussi trois spectacles en tournée et on essaie de penser au prochain projet scénique qui est prévu pour début 2014.
CB : On espère revenir au japon avec une exposition qui permet aux spectateurs de rentrer dans un dispositif numérique et d’expérimenter cette matière numérique vivante.

Quelques photos de la soirée
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Voici la bande annonce du spectacle

Hors Piste Tokyo

NATURE DIGITALE : pré-event Hors Pistes Tokyo 2012

Hors Piste TokyoHors Pistes Tokyo est de retour !
Avec Nature Digitale, un événement du Mois du Numérique de l’Institut franco-japonais de Tokyo, le festival et l’Institut proposent d’explorer de nouveaux territoires en préparation du festival qui se tiendra du 2 au 10 juin.

Dans « Nature numérique », performances visuelles, vocales et scéniques se mêlent et se succèdent dans le cadre d’un paysage naturel, pour étendre l’espace et le temps, créant une sensation extatique issue du mélange de matières organiques et numériques.
Une expérience sensorielle unique au sein d’une nature inattendue !

Avec Takeru Amano (Live painting), Unit Ambivalent (Performance d’ombres), Mocca (voix), crewimburnny (danse), Zevs (video), Takashi Yamaguchi (visuels), Miki Isojima (danse) et Artlism (son).
Samedi 25 février de 16h00 à 22h00 à L’Institut Franco-Japonais de Tokyo – Entrée libre
Information sur le site de l’InstitutProgramme sur le site de Hors Piste Tokyo

PROGRAMME :

  • 16:00 Live Painting – Takeru Amano
  • 17:30 Performance d’ombres par Unit Ambivalent
  • 18:00 Performance voix– MOCCA
  • 18:45 Performance crewimburnny (danse) x Video live par ZEVS
  • 19:30 Performance de Takashi Yamaguchi (visuels) x Miki Isojima (danse) x Artlism (son)
  • 21:00 Soirée

En photo : Zevs

Aguri Sagimori et Mote Sinabel

Rencontre avec Aguri Sagimori et Mote Sinabel

Très intrigué par les clichés de la dernière collection d’Aguri Sagimori, Neon magazine est allé à la rencontre des deux artistes pour en savoir un peu plus sur leur collaboration. Ils nous ont reçu dans un showroom à Ebisu où nous avons pu discuter autour d’une table, des guimauves enrobées de chocolat et les photos de la collection devant nous.
Cedric Riveau

Sur son site, Aguri Sagimori présente sa collection Animisic ainsi :

Animisic est animal, animé, animation, musique.
Les images de la situation dansent avec un animal en étant mélangé. Je veux créer des choses que je peux ressentir directement en moi. Des choses qui ne nécessitent pas d’explications avec de longues phrases et non des choses auxquelles je pense de façon désordonnée.
Excepté la critique, la colère ou ce qui y ressemble, je rejoins tout ce qui m’est cher.
Ce que je fais est centré à partir de la communication avec les êtres humains puis je crée. Cependant, je l’ai mélangé avec l’existence contre laquelle je me blottis de manière plus plate cette fois-ci.
Vous êtes dominé par les mots si vous les admirez trop.

Vous trouverez des photos de la collection en bas d’article.

Neon magazine : Animisic mélange « animal », « animation », « musique »…
Aguri Sagimori : Oui, c’est ça.

NM : Pourquoi des photos cette fois-ci ? (NDLR : la dernière collaboration entre eux avait conduit à la vidéo naquid.)
Mote Sinabel : Nous n’avons pas eu assez de temps. Et le budget était plus limité aussi. Nous voulions faire une vidéo et c’est d’abord à la vidéo que nous pensions en fait.

NM : Comment votre collaboration a-t-elle commencé ?
AS : Au départ, je voulais faire une vidéo. Et il y a trois ou quatre saisons, Etsuko Meaux m’a montré plusieurs travaux dont celui de Mote. Je suis devenue fan !
MS : Oui, c’est Eiko Saeki et Etsuko Meaux qui nous ont présenté l’un à l’autre puisqu’elles travaillaient chacune avec l’un de nous. (NDLR : Saeki san et Meaux san travaillent comme relations publiques pour la mode.) Aguri et moi nous sommes rencontrés longuement à Paris. Aguri avait donc déjà vu mon travail avant ce premier rendez-vous.

NM : Et vous, connaissiez-vous le travail d’Aguri auparavant ?
MS : Non. Comme je suis basé à Paris, je ne connaissais pas encore son travail.

NM : Comment s’est passée la collaboration pour Animisic ?
MS : Aguri et moi, on se comprend très bien. Il y a une excellente connexion entre nous.
AS : Mote peut faire beaucoup de choses : de la vidéo, de la photo… mais l’idée de départ était de revenir à des ustensiles moins sophistiqués, des techniques non numériques, ce qu’il a accepté sans problème. Et nous nous sommes stimulés l’un et l’autre. Les dessins sont vraiment beaux et il a fait cela en deux heures !
NM : Vous avez peint sur un mur ?
MS : Non, non, sur un papier noir posé sur le sol. Comme elle mentionne les animaux dans le nom de sa collection, j’ai fait des dessins qui se rapprochent des animaux avec un contraste noir et blanc.
AS : Ensuite, nous avons fait les photos ici à Tokyo, avant la présentation de la collection à Paris.
MS : J’ai fait les dessins et les photos le matin même et je suis rentré sur Paris ce jour-là !

NM : Aguri, qu’est-ce que vous aimez dans le travail de Mote ?
AS : Il y a plein de choses en fait… (elle réfléchit) J’aime tout en fait ! (rires) Le côté sombre qui me correspond… mais c’est plutôt notre travail ensemble. Il suffit que je dise vaguement ce que je veux et Mote comprend tout de suite. Ca marche tout de suite. De plus, on se complète. Des choses auxquelles je n’ai pas pensé viennent de Mote parce qu’il comprend très bien mon travail. Quand il prend les modèles en main, ce qu’il produit correspond exactement à ce que je voulais faire sans même que j’ai à l’expliquer longuement.
MS : Sur mon site internet, on voit que mes premiers travaux sont effectivement assez sombres. Mais pour moi, c’est plus du zen, plus pointu. Et c’est justement cela qu’on partage tous les deux. Dès qu’elle dit quelque chose, paf, je comprends aussitôt et je peux le développer pour elle. Quand je travaille avec quelqu’un, je suis inspiré par ce qu’il ou elle fait et je peux me projeter dans ce que souhaite cette personne. Pour moi, la sensibilité est importante pour obtenir un résultat final intéressant. Et pour Aguri et moi, nos sensibilités sont justement très semblables.
NM : Et vous Mote, comment définissez-vous le travail d’Aguri ?
MS : (il réfléchit) De l’obscurité tordue. (rires) Même si pour moi, comme je le disais, ce n’est pas sombre, ce n’est pas négatif. Pour moi, c’est une image de tranquillité dans laquelle je peux sentir ce qui m’entoure.

NM : Quand on regarde naquid et quand on regarde animisic, on pense aux contraires comme par exemple les anges et les démons.
MS : Oui, oui. Noir et blanc. L’ombre et la lumière. C’est une combinaison dans laquelle nous nous exprimons. Les deux vont ensemble.
AS : Oui et le nom de la collection mélange aussi les genres. Je pense qu’on aime bien ça tous les deux.
NM : Nous, ce qu’on aime, c’est la force qui se dégage des clichés et aussi, il ne s’agit pas de clichés de mode traditionnels.

NM : Alors Aguri, vous avez réussi votre rêve : faire un défilé à Paris. (NDLR : voir notre article précédent) Comment ça s’est passé ?
AS : Je suis très heureuse bien sûr, le nombres de magasins a augmenté aussi mais pour les affaires, c’est plus dur. Qui plus est, le yen est très haut en ce moment. Donc pour le business, c’est dur mais faire un défilé à Paris, c’était un rêve.
Cedric Riveau
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Site d’Aguri Sagimori
Site de Mote Sinabel

Izima Kaoru pour Neon magazine

Rencontre avec Izima Kaoru, photographe

Prénom : Kaoru. Nom : Izima. Profession : photographe. L’artiste a reçu Neon magazine dans son studio du sud de Tokyo. Au dernier étage d’un immeuble de la fin des années 60, avec des canapés design et quelques meubles éclairés par un magnifique lampadaire, tous de la même époque, nous avons pénétré dans ce vaisseau spatio-temporel de l’ère Showa avec ses fenêtres arrondies, ses chambranles en poutres et son véritable parquet qui craque. Un endroit entièrement rénové. De toute beauté. Assis sur le sofa, dans une atmosphère bon enfant, le photographe Izima nous a raconté son histoire, son rapport à la mode, ses magazines. Rencontre avec un touche à tout qui éclate de rire souvent mais qui cache une farouche détermination et qui poursuit le même objectif depuis des années : faire ce qu’il aime. Interview.

Cedric Riveau pour Neon magazineNeon magazine : Izima san, nos lecteurs ne vous connaissent pas forcément. Pourriez-vous présenter votre carrière et ce que vous faites.
Izima Kaoru : Je n’aime pas bien faire ma propre présentation… (rires) En général, les Japonais n’aiment pas beaucoup ça. (rires) Comment vous dire… (il réfléchit) J’ai toujours fait de la photo. Au départ, je faisais plutôt des reportages, des documentaires. Après, comme j’avais des amis musiciens, je me suis mis à faire des photos et à l’occasion des couvertures d’album ou des vidéos clips de plusieurs musiciens. Ensuite, des photos de mode pour des magazines. Et après, des photos de publicités et aussi des publicités pour la télévision… j’ai fait beaucoup de choses qui se sont enchaînées au fur et à mesure. Ce n’est que plus tard, en regardant en arrière, que j’ai réalisé que j’avais fait tout ça. À ce moment-là, j’ai aussi créé des magazines. Le premier s’appelait Sale, c’était un magazine gratuit… quand j’avais 25 ans environ. Je n’avais pas de travail à ce moment-là et je me suis dit que si je voulais travailler, il fallait que je fasse quelque chose moi-même. On distribuait nous même la publication et on vendait des pages de publicité à des magasins pour financer la publication.
Ensuite, avec des amis, avec toutes les photos sur la musique qu’on avait, on a fait un magazine qui s’appelait Cassette magazine. Ça faisait 16 pages. On vendait le magazine accompagné d’une cassette, le tout dans un sac.
Après, en revoyant mes photos de mode, j’ai pensé à faire un autre magazine. Quand je regardais les publications de l’époque, je les trouvais ennuyeuses. J’étais content de travailler pour des magazines mais je n’ai jamais vraiment eu un grand intérêt pour la mode. Bien sûr, je travaillais dans d’excellentes conditions : des grands mannequins, des vêtements magnifiques. J’ai appris beaucoup mais petit à petit, c’est devenu moins intéressant.
On me disait aussi qu’il fallait montrer les vêtements comme ci ou comme ça, devant un mur blanc pour ci ou pour ça. C’est devenu ennuyant. J’avais envie de photographier autrement, différemment des standards visuels, ce que je faisais déjà un peu d’ailleurs. Et je me suis dit : « Tiens ça serait bien si le modèle était un « corps », même pour une photo de mode ». Aucun magazine ne m’a permis de prendre des photos de modèles comme cela. C’était regrettable pour moi parce que je savais qu’il y avait là une idée à creuser. Je voulais donc développer ça coûte que coûte et le montrer aux gens. La seule façon de pouvoir le faire était donc de créer mon propre magazine. C’est comme cela que j’ai commencé zyappu.
J’ai donc pu publier mes photos comme je voulais pendant 5 ans. Et au bout de 5 ans, l’éditeur a mis la clé sous la porte donc on a arrêté le magazine.
Pour cette série que je voulais continuer, une galerie allemande m’a demandé de faire une exposition solo. J’avais enfin un regard extérieur qui me disait de continuer parce que cela avait un intérêt. C’est ce que j’ai fait, sans avoir à publier de magazine. J’ai pu développer les photos telles quelles et commencer à les vendre.

NM : Nous sommes en quelle année là ?
IK : En 2000. C’est en 2000 que j’ai commencé à montrer et à vendre mes photos à travers des expositions. Tout en faisant cela, j’ai continué à réaliser ce que je faisais avant : des publicités, des clips…

NM : Et maintenant, vous travaillez sur quelque chose de nouveau ?
IK : En plus de ma série des corps, il y a la série One Sun (NDLR : sur des photos ronde, avec un fisheye et une pause allant jusqu’à 24h, Izima san retrace le parcours du soleil dans le ciel), il y a des travaux que je n’ai pas encore annoncés, des essais que je suis en train de faire et qui deviendront des travaux photographiques. Il y en a plusieurs pour le moment.
Il y a aussi une exposition pour l’année prochaine, en juillet (NDLR : voir la note n°1 en bas de la page 2). Je vais présenter de nouvelles photos sur ma série des corps.

NM : Bonne nouvelle ! On a hâte de voir ça !
IK : Merci ! (rires) Il s’agit d’une exposition collective au musée de la ville de Toyota sur le thème de la mort.

NM : Des photos de grandes tailles ?
IK : Oui, oui, comme celles que vous avez vues à Tokyo photo 2011.

NM : Oui, parce que quand nous avons vu cette grande photo de Maki Sakai en Jil Sander, nous avons tout de suite eu envie de faire un papier sur vous.
IK : Mais vous savez, c’est très difficile d’exposer des photos de cette taille dans les galeries. Je suis donc très content de faire cette exposition à Toyota parce qu’on pourra mettre des grands tirages. C’est en fait le premier musée japonais à m’avoir invité.

NM : Ah bon ?!
IK : Oui, il y a finalement peu de réaction de la part des musées japonais et du public.

NM : Comment considérez-vous votre travail ? Mystérieux ou ironique ?
IK : C’est une question intéressante… parce que je n’avais pas pensé à ça. (rires) Je n’ai pas l’intention de faire un travail mystérieux ou ironique. Je pense que je suis quelqu’un d’assez direct. Mais les gens qui se posent des questions sur mon travail pensent que je cherche à rendre positif un aspect des choses qui peut être négatif. Ce n’est pas histoire de changer quelque chose. C’est plutôt de dire que ce n’est pas quelque chose de négatif. Ce que les gens considèrent comme négatif, au contraire, je le vois comme positif. C’est ce que je cherche à dire avec mes photos. À propos de la mort, c’est quelque chose que les Japonais ont plutôt envie d’éviter. Les gens n’ont pas vraiment envie de parler de ça, de s’en approcher.

NM : La mort est plutôt un sujet tabou dans beaucoup de cultures.
IK : Oui, oui, les hommes en ont plutôt peur. Mais aussi, chez nous, il y a une certaine dimension esthétique de la mort avec par exemple les kamikaze, harakiri… Les gens pensent donc souvent que moi aussi, je fais un travail esthétique sur la mort. Pour moi, pas particulièrement. En fait, la mort n’est pas si différente de la naissance. Les deux sont au même niveau. La naissance est quelque chose qu’on célèbre et qui est merveilleux. Pourquoi la mort ne serait-elle pas la même chose ?

NM : Mais vous ne montrez pas de vrais morts.
IK : Exactement ! Mais aucun de nous ne peut voir sa naissance ou sa mort. Quand on voit une naissance, on pense que c’est merveilleux parce qu’on sait que nous-même on est né et que c’est fabuleux d’être de ce monde. C’est aussi ce que chacun pense de la naissance d’un autre. Mais pour son propre décès, on ne peut pas savoir comment cela va se passer. Une fois décédé, on peut se demander : « Comment je suis mort ? dans la douleur ? dans la maladie ? » Quand les gens regardent en arrière, ils devraient se dire que leur vie a été célébrée, que leur vie a été intéressante et c’est comme cela que la mort de chacun devrait se dérouler. C’est l’image que je souhaite donner. Et la personne elle-même décédée célèbre sa propre mort. C’est cela que je veux montrer. C’est pourquoi je ne cherche pas à montrer une mort réaliste mais mon image de la mort, ma philosophie sur ce moment.

Yayoi Kusama au Centre Pompidou

Yayoi Kusama - Infinity Nets YellowPeintre et sculpteure, performeuse, écrivaine et chanteuse, Yayoi Kusama est l’une des grandes figures de ces cinquante dernières années. L’une aussi dont l’influence a été la plus forte, d’Andy Warhol à Mike Kelley. Si elle fut proche du Pop art et du psychédélisme, son art reste inclassable. Il surprend, amuse ou éblouit parfois, inquiète aussi par sa dimension obsessionnelle : Kusama voit des pois partout. « Ma vie qui est un pois (…) c’est-à-dire un point au milieu de ces millions de particules qui sont les pois« . Une vie de mal être, longtemps tournée vers l’autodestruction et le chaos.

Née dans un Japon en marche vers la guerre, elle s’expatrie en 1957 pour aller chez l’ennemi, les Etats-Unis, plus ouvert à l’art et aux expérimentations. Elle ne connaît personne mais il ne lui faudra pas plus de deux ans pour s’imposer dans le bouillant milieu artistique new-yorkais. Photos, installations, happening, elle crée à tout va et expose avec Jasper Johns, Piero Manzoni, Yves Klein. En 1973, usée, elle retrouve Tokyo dans un état de grande fragilité psychique. À sa demande, elle est alors internée dans l’institution psychiatrique où elle continue à vivre aujourd’hui, près de son atelier.

Conçue de manière chronologique, l’exposition permet de mesurer combien fut déterminant pour Kusama le séjour à New-York. Elle laisse voir aussi la place que prennent les « dots », les fameux pois, dans son oeuvre. Pas vraiment surprenant donc qu’on les retrouve dans l’une pièces les plus fascinantes de l’exposition : suspendues à des fils, de minuscules ampoules de couleur se répondent en clignotant dans ce qui ressemble à un cosmos en miniature : « Je suis arrivée à un moment de mon parcours artistique où il faut que je crée un art pour le repos de mon âme, un art qui tiendra compte de ce que signifie la mort, de la beauté de ses couleurs et de ses espaces, de la tranquillité de ses pas, du « Néant » qui vient après elle. »

Après son passage au Centre Pompidou, l’exposition, déjà présentée au Musée National Reina Sofia de Madrid, ira à la Tate Modern, à Londres, avant de finir son voyage au Whitney Museum of American Art de New-York.

Yayoi Kusama
Centre Georges Pompidou
10 octobre 2011-9 janvier 2012

Crédits photos

En Une : Dots Obsession, Infinity Mirrored Room, 1998
Installation. Peinture, miroirs, ballons, adhésifs, hélium. 280 x 600 x 600 cm
Les Abattoirs Toulouse
©Jean-Luc Auriol

Ci-dessus : Infinity Nets Yellow, 1960
Huile sur toile, 240 x 294,6 cm
Coll. National Gallery of Art, Washington
©National Gallery of Art, Washington

Setouchi Art Festival

Les organisateurs attendaient 300 000 visiteurs, ils seront finalement plus de 600 000 à avoir parcouru les 7 îles de la baie de Setouchi qui accueillent l’évènement : Inujima, Megijima, Naoshima, Ogijima, Oshima, Shodashima et Teshima, sans oublier le port de Takamatsu d’où partent les ferries qui mènent aux îles. Un réel succès donc pour cette première édition au casting de rêve : les japonais Hiroshi Sugimoto et Mariko Mori, l’artiste suisse Pippilotti Rist ou encore Olafur Elliasson, pour ne citer qu’eux.

Invité lui aussi, le français Christian Boktanski est l’un de ceux dont aura le plus parlé. Installées sur l’île de Teshima, ses Archives du coeur (photo) rassemblent les dizaines de milliers de battements de coeur enregistrés par l’artiste aux quatre coins du monde depuis 2005. Morts et vivants sont ainsi réunis dans une collection qui continue à s’enrichir chaque jour un peu plus. Les visiteurs peuvent en effet enregistrer leur propre coeur dans l’une des salles du musée, prévue à cet effet.

Au-delà du festival, le succès de cette première édition est aussi celui d’un homme, Soichiro Fukutake, président du groupe Benesse et l’une des plus grandes fortunes du Japon. Son grand-père avait rêvé de faire de ces îles un paradis pour les enfants, lui a choisi de redonner vie à la région en y réunissant figures de l’art contemporain et grands noms de l’architecture, Tadao Ando et SANAA en tête. Naoshima fût la première pierre à l’edifice, le Setouchi Art Festival en est la continuation. En attendant la suite, en 2013.

Setouchi International Art Festival 2010, jusqu’au 31 octobre 2010
http://setouchi-artfest.jp

Photo Yasuhide Kuge