Izima Kaoru pour Neon magazine

Rencontre avec Izima Kaoru, photographe

Cedric Riveau pour Neon magazineNM : Pourquoi seulement des actrices et des mannequins alors ?
IK : Avec des actrices qui jouent dans des films, dans des séries télé, souvent elles meurent dans la fiction et on sait que ce n’est pas vrai. Elles sont donc professionnelles pour le montrer, pour l’exprimer ce qui convient très bien.

NM : Vous semblez fasciné par la beauté et la mort. Vous ne pensez pas qu’il y un point commun entre les deux ?
IK : La mort peut être vue comme quelque chose de beau. Pour moi, je n’y vois pas seulement un point commun, je vois plutôt la beauté dans la mort.

NM : La photo de Jun Matsuda est particulièrement violente.
IK : Oui, c’est la plus violente mais c’est Jun qui voulait cela comme ça. Au début, je faisais mes photos pour des magazines de mode n’est-ce pas ? Et je voulais faire des photos qui avaient de l’impact, qui provoqueraient un choc même dans le monde de la mode. Et en travaillant sur cette série pendant 15 ans, j’ai réfléchi à la mort en fait. Et on peut voir l’évolution de mon travail, de ma philosophie à travers les photos.

NM : Pour en revenir à zyappu, c’était un magazine de mode ?
IK : C’est une bonne question. Je voulais faire des photos de mode qui aient un impact visuel et personne ne me laissait publier. Or, j’ai créé zyappu dans ce but et la seule option pour classer le magazine dans une rubrique était celle de la mode. De plus, à ce moment-là, je me disais que ça serait bien de faire ce magazine parce que les magazines de mode de l’époque n’étaient pas du tout intéressants. J’ai donc fait zyappu en me disant que ça serait un magazine de mode qui vaudrait le coup. En même temps, personne ne considérait zyappu comme un magazine de mode. (rires)

NM : Et le choix des caractères latins ?
IK : (montrant une pile sur la table) À partir du numéro 12, on écrivait avec l’alphabet. (Il ouvre un des numéros et montre le tableau avec la transcription des hiragana.) Voici la façon correcte de transcrire les hiragana. Prenons la ligne des « s ». (Il prononce.) sa, si, su, se, so. Comment vous écrivez « si » ?

NM : s h i.
IK : Pourquoi ?

NM : Pour la prononciation. Parce qu’un occidental va lire « si » et non « shi » en voyant cette transcription.
IK : Mais d’une langue à une autre, par exemple « Michel » et « Michael », on l’écrit selon les caractéristiques de chaque langue n’est-ce pas ? Bien sûr avec des ressemblances et des différences. Les Français imaginent la prononciation en fonction de ce qu’ils ont appris à l’école. C’est la même chose pour nous. Les Japonais qui ont appris avec ce tableau prononceront toujours « shi » même si c’est écrit « si ». C’est très simple. Comme on transcrit « za », on transcrit aussi « zi ». Voilà pourquoi j’écris mon nom « Izima » et tous les Japonais prononcent normalement « ijima ». Pour être cohérent, j’ai décidé d’appliquer ce tableau de transcription pour la publication de « zyappu« . Prenons les lieux publics : nom de station, de villes ou de quartiers. On trouve parfois les deux transcriptions parce qu’on utilise les deux comme on veut. (NDLR : voir la note n°2 en fin d’article) Le problème, c’est qu’on peut se tromper de lieu pour un endroit avec deux orthographes différentes. Il faut choisir une écriture soi-même et s’y tenir. C’est la fonction de toute langue que de décider académiquement une orthographe et de la suivre. De plus, pour les documents d’identité comme le permis de conduire, il n’y a que des caractères chinois n’est-ce pas ? Comment on fait à l’étranger avec ça ? Même pour la date de naissance, c’est celle qui correspond au règne de l’empereur. C’est inutilisable en France ! Si c’était écrit avec l’alphabet, on pourrait l’utiliser en France ou ailleurs.

NM : Dans une précédente interview, vous avez dit que l’utilisation des caractères latins pouvait relier les Japonais entre eux. Qu’est-ce qui relie les Japonais aujourd’hui ?
IK : C’est pas tant qu’il s’agit de relier les Japonais entre eux avec les caractères latins, c’est plus de souligner le fait qu’il faut protéger notre langue et ses spécificités. Pour beaucoup de designers, l’utilisation de l’alphabet dans des publications a un réel intérêt graphique et ils pensent que c’est cool mais sans vraiment le connaître ou ils utilisent des mots qu’ils ne comprennent pas. Mais je veux parler ou écrire en japonais. Bien sûr que l’alphabet est très intéressant et a un intérêt graphique mais je veux utiliser ma propre langue ! L’autre raison est que je voulais que zyappu soit international et l’utilisation des caractères chinois est une barrière infranchissable pour cela. Des personnes qui peuvent parler japonais sans lire les caractères chinois pouvaient lire zyappu. Le problème, c’est que les Japonais ont commencé à ne plus l’acheter parce qu’ils disaient qu’ils ne pouvaient plus le lire ainsi, uniquement avec l’alphabet. Ils peuvent, c’est jusque que cela les embêtait. Mais nous avions de plus en plus de lecteurs à l’international et par exemple, le magasin Colette le proposait. C’est un résultat assez paradoxal en fait.
Maintenant, ce qui relie le Japon, c’est le 11 mars. La force du séisme. Par l’intermédiaire des médias, le message national était « Allez, reconstruisons le Japon ! » Et le nucléaire ? Pourquoi nous ne nous sommes pas unifié contre le nucléaire comme on s’est unifiés pour encourager les régions dévastées ?! Ça me semble incroyable !

NM : Pour notre dernière question, on voulait vous demander pourquoi vous aviez choisi le surnom « Arizona Goro » ? Pourquoi les États-Unis ?
IK : Vous en avez fait des recherches ! (rires) C’est pas très intéressant mais bon… Pendant longtemps, je ne voulais pas prendre toutes ces photos d’acteurs ou d’actrices qu’on vend un peu partout. Mais une fois, l’actrice qui m’a demandé était tellement mignonne que je me suis dit « Bon allez, pourquoi pas ! » (rires) Le problème, c’est que j’avais toujours refusé et que si les précédentes apprenaient que je l’avais prise en photo pour ça, je perdais la face. Je me suis donc dit que si je le faisais, il valait mieux changer de nom… Mais il me fallait un surnom et je n’avais aucune idée. (rires) J’ai organisé une soirée avec des amis rien que pour me trouver un surnom. (rires) Il y avait plein de propositions mais rien d’intéressant… on me posait plein de questions sur ce que j’aimais, ça partait parfois dans tous les sens, et un ami m’a demandé : « Il y a un endroit que tu aimes bien ? » J’ai répondu : « L’Arizona. ». Il m’a alors répondu : « Aaaah, Arizona Goro hein ?! ». Ça n’a absolument aucun sens ! (rires) mais c’est sorti. Et je n’ai pas décidé au moment de la soirée… mais l’éditeur me poussait : « Alors, ce surnom, ça vient ? » Et la seule chose qui me restait de la soirée était ce « Arizona Goro » que je lui ai donné. (rires)

NM : Merci de nous avoir reçu Izima san.
IK : Merci à vous.

Des livres d’Izima Kaoru sont disponibles sur Amazon. Pour avoir un aperçu de son travail, on se rendra sur le site d’Artnet.

Notes :
– 1 –
L’exposition Live today as a flower se déroulera du 3 juillet au 24 septembre 2012 au Toyota Municipal Museum of Art avec comme invités : Izima Kaoru, Nobuyoshi Araki, Koichi Kurita, Emi Fukunaga, Tatsuo Miyajima, Go Watanabe.
– 2 –
Pour mieux comprendre le débat sur les transcriptions du japonais avec deux écritures différentes pour « し » par exemple, on rappellera aux lecteurs qu’Izima san oppose le système traditionnel Nippon shiki (transcription « si ») à celui soumis par l’américain James Curtis Hepburn (transcription « shi »). On se reportera aux articles suivants pour plus de détails :
méthode Hepburn
Nippon shiki.

Crédits photo :
Couverture : Izima Kaoru Landscapes with a Corpse, Tominaga Ai wears Prada, 2003
Corps de l’article : Cédric Riveau

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