Interview de Kyoichi Tsuzuki

NM : Le travail de l’artiste Shinro Ohtake se rapproche un peu du vôtre…

KT : Oui, mais la différence c’est que lui, les images il les utilise seulement pour construire son œuvre. Moi ce que je fais, il n’y a personne d’autre que moi pour le faire, il n’y a pas d’autre choix. Et ça, c’est une part importante de mon travail. Une autre part de mon travail, c’est la culture populaire parce qu’elle est si présente que personne ne s’y intéresse vraiment. Et ça, je veux le montrer aux gens de l’extérieur. Tokyo Style par exemple. Vous le savez sûrement déjà mais à Tokyo, 95% des gens habitent dans des appartements tels que ceux que j’ai photographiés. Et pourtant l’image que s’en font les étrangers comme les jeunes de province, c’est celle des 5% restants telle qu’elle est véhiculée par les médias. Celle d’appartements de grand standing. C’est donc un leurre, n’est-ce pas ? Et en plus ce n’est pas même un style, parce que le style c’est quelque chose qui est multiple. Il n’y a pas un style, il y a des styles. Mais encore une fois, ce qu’on nous montre c’est l’exception, l’anomalie. Ça, c’est quelque chose que je ne peux pas comprendre. Ici par exemple (NDLR : en montrant le livre Heaven), j’ai écrit sur les karaoké-snacks. Il faut savoir que pour les gens de province, le karaoké-snack c’est souvent le seul endroit où ils peuvent aller boire. Et il y en a beaucoup d’endroits comme ça, où l’on peut boire et manger. Et bien jusqu’à maintenant, pas un livre n’avait été écrit sur ce sujet, pas un seul.
Au Japon il y a quelque chose comme 160.000 karaoké-snacks mais pas un livre ne leur avait été consacré jusque-là. C’est pour ça que je l’ai fait. C’est quelque chose de très populaire, où tout le monde va, et finalement de trop populaire même puisqu’on ne les regarde même pas. Alors que dans le même temps, on va nous montrer des appartements où on ne pourra jamais habiter, des bars à la mode alors qu’il n’y en pas ou très peu dans la majeure partie des villes de province. C’est tout ce qu’on nous montre et à force, on finit presque par faire un complexe : les riches vivent comme ça mais moi non, je suis trop nul. Alors on travaille dur pour gagner de l’argent et pour peut-être pouvoir s’acheter un fauteuil Le Corbusier ou quelque chose comme ça. C’est ce que vivent les gens.
Pour moi, tout ça, ce complexe aussi, ce n’est pas bon. Je crois qu’il faut montrer aux gens ce qui fait la vie de la majorité, la réalité.

NM : La montrer aux étrangers et aussi aux Japonais ?

KT : Oui, aux Japonais bien sûr. Aux jeunes qui ne connaissent encore que ce que leur montrent les médias, et aussi aux étrangers bien sûr. Ce sont d’ailleurs les publics qui m’intéressent. À ces personnes, je veux leur montrer que le quotidien, la réalité c’est bien aussi. Voilà les deux parts, les deux dimensions de mon travail.

NM : Vous avez sans doute déjà entendu parler du projet lancé par le gouvernement japonais pour faire la promotion de la culture japonaise, Cool Japan. Qu’est-ce que vous en pensez ?

KT : C’est complètement nul!Parce que le Japon n’est pas cool ! Moi qui observe le pays depuis longtemps, je crois que le Japon est en fait un pays très latin. Cool Japan c’est quoi au juste ? Ce sont les otaku, c’est l’animation. Ça m’intéresse et j’aime ça moi aussi. Mais ce n’est pas l’essentiel, bien évidemment. Surtout, on s’est beaucoup moqués de ces otaku et de l’animation. « Ça craint, ils puent ». Et changer ainsi parce qu’on sent qu’il y a de l’argent à faire c’est mal. En tant qu’être humain c’est mal. Si vraiment ils aimaient ça, ça ne me dérangerait pas mais il s’agit uniquement de faire de l’argent et ça vraiment, non.
Surtout, je voudrais savoir ce qu’ils aiment, eux, les gens du gouvernement. Après le travail, je parierais que, justement, c’est dans un karaoké-snack qu’ils vont ! Dans ce cas, est-ce que ce n’est pas ça qu’ils devraient promouvoir ? Et s’ils aiment le sexe, c’est ça qu’ils devraient montrer plutôt, vous ne croyez pas ?

NM : Dernière question. Le livre Roadside USA vient de sortir, quels sont maintenant vos prochains projets ?

KT : Mmh… J’ai toujours plusieurs projets en cours… Le livre Roadside USA est donc sorti la semaine dernière, et celui sur la Thaïlande, Hell, est sorti le mois dernier. La Thaïlande est un pays que j’aime beaucoup et où je suis allé très souvent. Le pays est bouddhiste et il y a donc là-bas beaucoup de temples. Ce n’est pas à Bangkok ou dans une grande ville, mais dans les campagnes, il y a un lieu qui s’appelle Hell Garden. Là-bas, ils reconstituent une sorte d’enfer miniature, il y en a une vingtaine. Et ça, on ne le trouve même pas dans le Lonely Planet. Les gens dans la campagne les connaissent mais par contre à Bangkok personne n’en a entendu parler. Pourquoi ? Parce que ça appartient à la culture de la classe ouvrière, populaire. Pour eux, ce serait juste quelque chose de stupide. Ce n’est ni un joli temple, ni un temple chargé d’histoire. Mais pour nous c’est quelque chose de très intéressant, et les habitants des campagnes y vont. Pas pour le tourisme, mais pour les montrer aux enfants, pour leur apprendre à écouter ce qu’on leur dit. « Tu verras, si tu mens, il va t’arriver la même chose, des choses comme ça. »

NM : En regardant les photos, on comprend mieux pourquoi le titre du livre est Hell maintenant…

KT : Oui, pour que les enfants écoutent et soient obéissants. A Phuket aussi, chaque année, il y a un grand festival de body art. Les gens se perforent les joues pour y faire passer toutes sortes d’objets… Comme ça (NDLR :il nous montre une des photos du livre où l’on voit un homme avec un revolver qui lui traverse les joues de part en part). C’est incroyable. Ils se servent de plein de choses différentes.

NM : Et ça vous l’avez vu vous-même ?

KT : Oui, j’y suis allé pour faire les photos. Les gens de la région connaissent tout ça mais les autres non. Et les intellectuels ne veulent pas avoir à dire que ça aussi, c’est la Thaïlande. J’ai fait la même chose aux USA, au Japon, et je veux aller le faire encore ailleurs. À chaque fois la démarche est la même.

Une réflexion au sujet de « Interview de Kyoichi Tsuzuki »

  1. Ping : Tweets that mention Interview du journaliste et photographe japonais Kyoichi Tsuzuki -- Topsy.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *