Interview de Kyoichi Tsuzuki

NM: Si vous avez arrêté de travailler pour des magazines, est-ce que justement ce n’est pas parce que vous ne pouviez pas faire ce dont vous aviez envie ?

KT : Non, pas vraiment. Au début, j’ai travaillé pendant 5 ans pour le magazine Popeye. J’étais entré chez Popeye comme simple arbeito (NDLR : petit boulot) à l’époque où j’étais encore étudiant, juste après la création du magazine. J’allais récupérer des manuscrits, je faisais un peu tout. J’étais un peu comme un « boy », le garçon à tout faire.

NM : La presse est donc quelque chose qui vous intéressait, déjà à l’époque.

KT : Oui, bien sûr. Mais au début ce n’était vraiment qu’un arbeito. C’est quand j’ai commencé à écrire mes premiers sujets que j’ai trouvé ça intéressant. J’ai passé 5 ans là-bas, chez Popeye, et j’ai rejoint Brutus à la création du magazine. Là aussi, je suis resté 5 ans. Au total, ça fait donc 10 ans. Après, c’est vrai qu’il y a la lassitude, et surtout les magazines fonctionnent sur des cycles de 3 années, ou à peu près. Au bout de 3 ans, on en vient à refaire ce qui c’est bien vendu, que ce soit un sujet sur le design intérieur, sur la mode… On ne fait plus que répéter ce qui a bien marché. Du coup je ne sers plus à rien, ce que j’ai déjà fait quelqu’un d’autre pourra le faire à ma place.

NM : Depuis quelques années, on assiste à la disparition de nombreux magazines au Japon : Esquire, Studio Voice, etc. Est-ce que vous pensez que c’est la conséquence de ces cycles qui se répètent de façon régulière ?

KT : C’est possible, oui. Tout le problème est de parvenir à apporter de la fraîcheur, de la nouveauté dans ces cycles de 3 ans. C’est très difficile. En même temps, il y a des magazines qui y arrivent très bien, les magazines américains notamment. D’ailleurs…

NM : Et à votre avis, pourquoi est-ce qu’ils y parviennent ?

KT : Pourquoi… ? Bon… Vous aussi vous éditez un magazine alors vous savez ce que c’est. Sans doute, le fait que les rédacteurs en chef comme les directeurs artistiques changent trop souvent n’est pas une bonne chose. Par exemple, si je prends le magazine Playboy. Et bien Playboy existe depuis 40 ans mais en 40 ans, il n’y a eu que 3 rédacteurs en chef différents, et seulement 2 directeurs artistiques. Ça veut dire que chacun est resté 10, 15 ans à son poste. Il a eu le temps de laisser son empreinte, de donner une saveur au magazine. En 3 ans, c’est peut-être difficile.
Au Japon, les sociétés qui éditent les magazines sont de grosses sociétés, et les rédacteurs en chef changent souvent ce qui fait qu’on finit par s’appuyer sur la force d’attraction du magazine lui-même. Autrement dit, on finit par s’appuyer sur les sujets qui ont bien marché.
Le temps que l’on laisse aux rédacteurs en chef n’est peut-être pas suffisant pour qu’il puisse apposer son style, sa touche personnelle sur le magazine. Mais en même temps ce turn-over assez rapide n’est pas forcément quelque chose d’uniquement négatif.

NM : Vous nous avez parlé de votre envie de faire ce qui vous plaît sans contrainte, et aussi du problème des budgets souvent limités. Mais alors pourquoi ne pas travailler sur le net ? C’est sans doute ce qui demande le moins de moyens et c’est aussi le plus rapide. Est-ce que c’est que cela ne vous intéresse pas ?

KT : Au contraire, je me sers beaucoup d’Internet, c’est même sans doute ce que je fais le plus souvent en ce moment. J’aime les deux, le web et l’imprimé. Mais vous savez, j’ai beaucoup voyagé et je me suis aperçu que les personnes qui ont accès à Internet ne sont pas si nombreuses. À mon avis, elles sont même plus nombreuses que les personnes qui utilisent le web pour communiquer. C’est d’ailleurs pareil au Japon. Tout le monde a un téléphone portable mais tout le monde n’a pas un PC. C’est notamment vrai pour les jeunes. En fait, ils n’en ont pas vraiment l’utilité.

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