Toshi Fujiwara, réalisateur

Cedric RiveauNM : Qu’avez vous appris en étant sur place ?
TF : Tout. Parce que c’est une région que je ne connaissais pas du tout, c’était la première fois que je m’y rendais et j’avais tout à découvrir.
NM : Vous deviez évidemment avoir une idée, une image, de la situation en vous y rendant, mais une fois sur place est-ce que quelque chose de spécifique vous a marqué ?
TF : La première chose qui m’a marqué figure à vrai dire dès le début du film, avant le générique il y a ce panoramique sur la destruction, puis on rentre dans la zone des 20kms d’exclusion. Là, on tombe soudainement sur des cerisiers en fleurs. C’est l’une des premières séquences que l’on a tournées et comme vous pouvez le voir c’est sublime. Je ne m’attendais vraiment pas à tomber sur tant de beauté.
NM : Et le moment le plus dur ?
TF : On va peut-être me trouver inhumain mais ce n’était pas si dur pour moi. Ça l’a été bien plus pour le chef-opérateur comme c’est d’ailleurs expliqué dans le film. En tant que réalisateur j’avais une idée précise des images que je voulais, mais ce n’était pas à moi de la prendre, pas moi qui devait marcher sur les débris en ayant cette peur d’écraser également des gens. Si j’avais dû tourner les images moi-même, je n’aurais sans doute pas pu et j’aurais trouvé des excuses pour ne pas le faire. C’est d’ailleurs ce que le chef-opérateur a fait, et c’est naturel. À deux c’était plus simple d’en discuter.

NM : Vous n’étiez que deux sur le tournage ?
TF : Trois. Il y avait aussi un assistant.

NM : Le film a été présenté au Tokyo FILMeX entre autres, quelle est la réaction du public jusqu’à présent ?
TF : On a présenté le film à la ville d’Iwaki à Fukushima fin décembre. Les gens qui sont là-bas ou qui viennent de Fukushima adorent le film. D’ailleurs parmi les évacués qui ont participé au film certains m’ont appelé en larmes pour me remercier. Je ne pensais pas que ça aurait un tel impact…
NM : Mais ?
TF : Mais je pense que certains « cinéphiles » japonais ne vont pas apprécier du tout puisqu’une des choses que l’on critique dans le film est justement le regard du cinéma, et plus particulièrement le regard du spectateur. On répète plusieurs fois que si l’on regarde ces images de destruction, ce n’est pas par compassion mais parce qu’elles sont attirantes. Et je crois que beaucoup de gens ne peuvent pas supporter l’idée qu’eux-mêmes sont en train d’exploiter ce qu’ils voient. Pourtant cela fait partie de la nature du cinéma.
NM : On vous l’a fait remarquer ?
TF : On n’a pas osé me le dire directement mais cela se ressent dans leur manière d’exprimer leurs critiques.
NM : Cette fascination par la destruction est peut-être une idée plus assumée en occident qu’ici ?
TF : Oui, je crois qu’après le 11 septembre on en a beaucoup discuté en Europe. D’ailleurs, Karlheinz Stockhausen avait déclaré cet événement comme « l’expression artistique la plus importante du siècle » avait eu des problèmes… mais c’était aller trop loin surtout vu la suite de ses propos. Au Japon, ces débats n’ont pas eu lieu. Nous sommes restés sur le simple fait, un peu hypocritement d’ailleurs, que des Américains ont souffert ce jour là. J’ai l’impression que ça c’est d’ailleurs répété d’une manière assez grotesque à la télévision japonaise après le 11 mars.
NM : On retrouve l’homme engagé qui veut faire passer un message là !
TF : En fait, le but n’était pas de faire passer un message, mais plutôt de nous interroger tous sur notre position par rapport à tout ça et de m’interroger sur la mienne en tant que cinéaste présent sur place. Nous n’y sommes pas allés uniquement pour devenir des bienfaiteurs porteurs du message de la population de Fukushima. Nous étions aussi dans une situation forcément ambiguë.
Nous ne sommes pas allés directement sur place car il manquait de tout et la seule chose à faire était de ravitailler les populations, pas de faire du cinéma.

NM : Depuis la fin du film, concernant la région, y a-t-il eu un événement particulier qui a attiré votre attention ?
TF : Ce n’est pas vraiment un événement spécifique, mais lors de la présentation du film à Fukushima, j’ai pu visiter des habitations temporaires pour les évacués. C’est affreux, fait à la va-vite et basé sur les modèles de 1995 pour Kobe alors que les deux climats n’ont rien à voir ! Il y fait très froid actuellement. Ça m’a confirmé que les gens au pouvoir ont des réactions précipitées et sans aucune réflexion réelle sur la situation. Et cela fait 9 mois que ça dure… On est dans un pays de dingues ou plutôt dans une ville devenue un peu dingue, puisque tout est centralisé et décidé à Tokyo. Les médias y sont tous basés, donc le point de vue des gens de la région n’a quasiment pas le droit de cité et les politiciens sont surtout concernés par leur image dans les médias tokyoïtes.
NM : Ça rappelle la France… (rires)
TF : Je dis toujours qu’il y a 4 pays qui sont vraiment bureaucratiques dans le monde : le Japon, la France, la Russie, et la Chine (rires). Et dans chaque pays la corruption de la bureaucratie fonctionne différemment mais au fond tout cela revient au même.

Laisser un commentaire

Please use your real name instead of you company name or keyword spam.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.